T comme de Tribunaux en Tribunaux

Victor Hardoin
sdf
Puteaux

Le 30/12/1901

Cher lecteur,

Je t’écris de là où je crèche… c’est à dire nulle part. Depuis que nous nous sommes quittés, je suis sorti de Fresnes, où j’avais un mois à tirer. Je suis parti m’installer là où je pouvais. J’ai atterri à Courbevoie, rue du chemin vert. Là, je me suis fait arrêter, à nouveau en infraction pour interdiction de séjour. J’en ai repris pour trois mois à la Santé, par la huitième chambre du  tribunal , puis un an plus tard, pour vol et infraction à interdiction de séjour, la dixième chambre du tribunal m’envoie pour trois mois à Fresnes.

Je suis repris en permanence. Je ne sais plus où habiter. Y’a quatre mois, je m’étais trouvé une cabane, chemin des longues Raies à Puteaux, le long de la voie de chemin de fer, mais j’ai été délogé et arrêté. Ma vie oscille entre prison et liberté.

extrait n°1 du tribunal de 1ère instance en date du 30/12/1901

Tu parles d’une liberté. Je vis dans la misère, je ne possède plus rien, je ne sais plus où habiter, où vivre, comment me nourrir. On m’a arrêté le mois dernier, on vient de m’envoyer en prison à nouveau. Je suis détenu alors qu’on tranche à nouveau sur mon cas, dans une énième chambre de tribunal….

Avec mon pote Jules Proffit, on a volé des lapins, des poules, des outils et du linge dans des jardins à Puteaux. On passait par l’arrière des jardins. On s’entraidait pour escalader les clôtures et on allait prendre ce dont on avait besoin pour vivre.

extrait n°2 du tribunal de 1ère instance en date du 30/12/1901

J’essaie de survivre comme je peux à ma condition. Je suis au plus bas, je ne remonterai jamais la pente. Je suis complètement perdu. Que puis-je faire de moi ?

Que va-t-on faire de moi ? Ma vie est un enfer…. Que peut-il m’arriver de pire ?

Bien à toi

Victor

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S comme interdiction de Séjour dans la Seine

Victor Hardoin
Prison
Fresnes

Le 12 août 1899

Cher Internaute,

7 ans se sont écoulés depuis ma dernière lettre, j’ai terminé ma peine à Melun. C’était long, tu peux me croire.

Ah oui ! Au fait, dans ma lettre, j’avais oublié de te préciser qu’en plus des 6 ans de réclusion qu’on m’avait collés, j’ai été interdit de séjour pendant 10 ans sur Paris. Oui, ils ne veulent plus me voir traîner à Paname, de peur que je recommence mes conneries.

Mais où veux-tu que j’aille moi ? Déjà qu’jai pas un rond en poche, je ne m’en sors pas. J’étais parti de Paris. J’suis allé m’installer dans l’Essone, mais on m’a encore pris la main dans le sac, encore une fois… J’ai été envoyé en prison à Corbeil, pendant six mois, l’an dernier. Je me suis retrouvé à confectionner des biens en rotin. Tu m’imagines ? Sérieusement ?

Bref, je suis sorti au bout de 6 mois. Et là, du coup, je suis remonté à Paris. Il n’y a que là que je peux essayer de m’en sortir et gagner quelques sous.

Mais non, figure-toi que les flics me sont tombés dessus. Ben oui, car mon interdiction de séjour de 10 ans court toujours…. jusqu’en 1901… Alors je viens d’être condamné à 1 mois de prison.

extrait de l’audience de la 1ère chambre du tribunal d’Instance de Paris au 30/06/1899

J’viens d’arriver à Fresnes… Encore une nouvelle prison que je ne connais pas. Je les accumule pas vrai ? Le directeur a dit qu’il allait me coller à l’atelier de plumes… après le rotin !

Bon, un mois, c’est pas long, après tout ce que j’ai vécu… Je vais peut-être arriver à ne plus me faire reprendre. Tu ne crois pas ? Non, toi, tu n’y crois plus ? Est-ce que moi, j’y crois ?

Bien à toi

Victor

PS: mon auteur n’arrive pas à lire mon adresse, moi, j’ai oublié, tellement j’ai fréquenté de piaules… Tu ne peux pas l’aider ? rue de ….Saint, n°23

 

 

R comme Réclusion ou Récidive

Victor Hardoin
Maison centrale
Melun

Le 5 août 1892

Ma chère maman,
Cher généalogiste,

J’imagine, ô combien, je vous déçois. Maman, ta lettre m’est bien parvenue, et cela m’attriste de te peiner. Mais je suis complètement perdu, complètement déboussolé. Et puis, j’ai aggravé mon cas. J’ai aggravé mes délits. Du tribunal correctionnel, je suis passé devant la cour d’assise l’an dernier.

J’avoue mes torts. J’avoue tout. J’ai fabriqué de la fausse monnaie et j’ai essayé d’en écouler le plus possible. C’est la seule solution que j’avais trouvé pour avoir du fric, tu comprends ? Non, ne me dis rien de plus, je t’en prie, surtout. Je sais que j’ai eu tort.

J’ai embarqué mes potes Anatole et Ernest dans l’affaire. Ernest, il bossait avec moi dans un petit commerce des halles, et Anatole il était porteur sur le marché. On a voulu arrondir nos fins de mois, tu comprends ? Sinon, on ne s’en sortait pas. On a monter cette idée tous les 3, enfin, je les ai un peu poussé, surtout Ernest. Il tétait trop timide. C’est lui qui nous a fait prendre, il a mal géré le coup… mais bon, le gamin, il n’a que 17 ans. Il s’en tire à bon compte, lui. Mais Anatole et moi, c’est une autre histoire.

extrait n°1 de la cour d’assises de la Seine du 01/08/1891

extrait n°2 de la cour d’assises de la Seine du 01/08/1891

extrait d’une carte postale sur Melun

J’en ai pris pour 6 ans et Anatole 5. Erenest, il a été acquitté.
Moi, j’ai tout de suite été envoyé à la Conciergerie, pendant 12 jours, puis on m’a envoyé à la centrale de Melun.  J’y suis depuis un an aujourd’hui. J’en ai encore pour 5 ans derrière. J’connais Melun, j’y ai déjà passé 5 ans quand je suis revenu des colonies…

Là, on m’a mis au travail. Je suis à la quincaillerie. J’y étais déjà lors de mon précédent séjour. Ouais, c’est l’atelier qui me convient. Il paraît que je suis bon ouvrier et que j’ai un bon comportement en prison. C’est vrai en fait. J’suis plus calme ici. Ça me convient mieux. Y’a un ordre, on s’occupe de moi. J’sais qu’ça peut te paraître bizarre, mais j’suis incontrôlable à l’extérieur, et là, je me plie plus aux règles. Bon, faut pas croire, c’est pas rose tous les jours loin de là. Et je ne me laisse pas faire, tu peux me croire. Mais je me tiens pas trop mal.

extrait d’un dossier sur Victor Hardoin (dont la source sera dévoilée plus tard…)

Maman, je t’en prie, part en paix, laisse moi ici, moi l’exclu de la société. Mon avenir est tout tracé, crois-moi… La prison, ça ne me fera pas changer, malheureusement, au contraire…

Cher généalogiste, je pense que toi, tu dois mieux me comprendre, toi qui passes des heures à retracer la vie de tes ancêtres, tu pourras peut-être mieux me juger ?

Je me rends compte qu’en écrivant cette lettre, je me mets à te tutoyer. C’est moi qui me racontes, mais j’ai l’impression de mieux te connaître cher lecteur, Acceptes-tu ce tutoiement ?

Ton dévoué

Victor

Q comme Que t’arrive-t-il mon fils?

Élisabeth Alexandrine Ardouin

09 octobre 1890

Mon cher Victor,

Que t’arrive-t-il mon fils ?
Cela fait vingt ans que je suis partie. Et je t’observe de là où je suis sans pouvoir rien faire. Je sais que ma mort t’a complètement anéanti, mais j’aimerais tellement que tu puisses réagir, que tu puisses t’en sortir.

Mais chaque jour qui passe, je te vois sombrer, t’enfoncer un peu plus encore.

Est-ce que ma pensée, au travers de cette lettre que j’aimerais tellement que tu puisses lire, pourra te sauver de cette décadence ?

Mon Victor, mon fils, je voudrais que tout le bonheur que nous avons eu ensemble puisse revenir dans ton cœur et faire en sorte que cela te rende plus fort, au lieu que cela te détruise.

Tu es et tu resteras toujours mon petit, mon tout doux. J’essaie de te murmurer cette douce chanson que tu aimais tant que je te susurre à l’oreille quand tu avais du mal à t’endormir.

Je fais mon possible pour faire en sorte que ta vie redevienne bonheur et joie de vivre.

Je t’aime mon Victor, prends soin de toi, n’oublie pas qui tu étais enfant.

Ta maman

P comme prisons ou préjudice

Victor Gustave Hardoin
Prison de la Santé
Paris

Le 19 novembre 1889

Cher lecteur,

On s’est quitté, j’attendais le verdict du conseil de guerre à bord de l’Orne. J’ai été condamné à 5 ans de réclusion et exclu de l’armée. On m’a envoyé à Melun, à la maison centrale. 5 ans c’est super long ! J’suis sorti en janvier dernier.

Et depuis c’est la misère. J’avais réussi à trouvé un p’tit boulot de porteur aux halles à Paris. J’avais réussi à me trouver un toit rue de la Montagne Sainte-Geneviève, au numéro 4, mais je gagne mal ma vie.

Un porteur des Halles en 1926 source:gallica

 

Les halles de Paris en 1889

Tu m’aperçois sur la photo, là ? Non ? L’exposition universelle vient juste de se terminer ici. Mais cela ne me préoccupe pas beaucoup. Je n’ai tellement rien à manger. Tu te souviens de ma lettre pour réclamer mes sous. J’lai envoyé y’a 5 mois à l’assistance publique. Tout ce temps, pour récupérer mon bien. C’est toujours ça, mais ça ne me suffit pas pour m’en sortir. Une misère ! J’suis obligé de commettre des larcins pour survivre. Le mois dernier je me suis fait pincer pour vol et on m’a envoyé à Sainte-Pélagie pour un mois.

Et ce mois-ci, à peine sorti , je me suis fait reprendre. J’ai volé du vin.

Le tribunal de la Seine vient de me condamner pour vol et récidive légale. On vient de m’amener à la Santé pour 2 mois.

extrait de l’audience publique du tribunal de grande instance de la Seine au 18/11/1889

Et toi, tu liras ma lettre dans 129 ans, jour pour jour. Toi, tu seras libre quand tu me liras, mais moi, je traîne mes guêtres dans mon cinquième lieu d’incarcération en métropole, après Montluçon, le Val d’Yèvre, Melun, Sainte-Pélagie et la Santé. Et encore, je n’ai même pas compté ma détention au Fort napoléon, et à bord de l’Orne…

condamnations de Victor de 1885 à 1889

Mais qu’ai-je fait pour mériter cela, à part, ne pas avoir de moyen de survivre et d’être obligé de voler les autres pour me nourrir ou m’habiller ? Je sais que c’est mal, mais je ne sais pas agir autrement…

Tu dois penser bien du mal de moi, cher lecteur ?
As-tu encore un peu de compassion, ou alors, penses-tu que je suis un bon à rien ?

Ton dévoué

Victor

________________________________________

Victor va être à nouveau condamné  l’année suivante pour les mêmes raisons. Il va voler du linge à plusieurs personnes.

extrait de l’audience publique du tribunal de grande instance de la Seine au 10/05/1890

Il sera condamné à 3 mois de prison et retournera à Sainte-Pélagie.

Prison de Sainte-Pélagie – source: Gallica

Et voilà où on en est de la chronologie de Victor:

Chronologie de la vie de Victor jusqu’en 1890

A voir ici  sur le site de « Paris à nu » une page fort documentée sur les porteurs des halles et les forts des halles.

O comme Orne

Victor Gustave Hardoin
A bord de l’Orne
dans la rade de Toulon (Var)

Le 27 juin 1885

Cher généalogiste,

Je te parlais de Napoléon dans ma précédente lettre, je vais encore te parler de lui aujourd’hui. En effet, à l’heure où j’écris ces lignes, je suis à bord de l’Orne.
L’Orne, c’est un bateau de la flotte Napoléon III. Ce navire fait partie des transports, des transports des écuries précisément.

transports-flotte-napoleon

Liste officielle de la flotte de Napoléon III en 1860 @ www.dossiersmarine2.org

Il a été construit à Bordeaux (Lormont précisément) en 1859. Il a navigué de 1863 à… 1891 me souffle ma rédactrice. Tu verrais ce bateau. Il est immense ! C’est un trois mâts impressionnant ! Il peut embarquer environ 300 passagers et près de 400 chevaux.

orne-photo.png

l’Orne (photo provenant du site d’Alain Clouet

Ce bateau, il a commencé à aller à Cayenne depuis Toulon il y a trois ans. Il emmenait des forçats au bagne de Cayenne et il récupérait des soldats pour les ramener en France. Je sais aussi qu’il est passé par les Îles Saintes pour débarquer des disciplinaires, là où j’ai été détenu.
Mais aujourd’hui, je suis loin d’être fasciné par ce bateau. j’ai autre chose en tête… c’est un jour très particulier pour moi. Un jour très difficile surtout. Je vais être jugé par le conseil de guerre. Je sais que j’ai très mal agi. Suite à mon emprisonnement au Fort Napoléon, le conseil de guerre va décider de mon sort. J’ai volé. J’ai volé des militaires. Des vêtements, et bien d’autres choses encore. Je pense que je vais être renvoyé de l’armée…
C’est pour cela que je suis rentré en métropole. Ils m’ont fait prendre l’Orne pour me rapatrier à Toulon. J’attends la décision du conseil d’une minute à l’autre. Quel va être mon sort ?
Votre dévoué

Victor

PS: Ma rédactrice a pu confirmer toutes les informations que j’ai écrites dans cette lettre grâce aux sites extrêmement documentés d’Alain Clouet:  


Quel sera le sort de Victor Hardoin ?
Il sera condamné le 27 juin 1885 à 5 ans de réclusion et à la dégradation militaire pour vol d’effet d’habillement et autres objets appartenant à des militaires. Il sera envoyé à la maison centrale de Melun pour purger sa peine. Le 1″ juillet 1885, l’exécution du jugement militaire l’exclut de l’armée.

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condamnation de Victor Hardoin suite au conseil de guerre

conseil-guerre

Autre document prouvant la dégradation militaire de Victor Hardoin

  Pour résumer la vie de Victor, j’ai créé une frise chronologique que je vous dévoilerai progressivement au cours des prochaines pages:

chrono-victor01.png

Chronologie de la vie de Victor Hardoin

Pas très réjouissante cette chronologie pour l’instant. On a vu des lignes de vie meilleures…

N comme le fort Napoléon

Victor Gustave Hardoin
Fusilier
Fort Napoléon
Saintes (Guadeloupe)

Le 2 février 1885

Cher lecteur,

Voilà deux ans que je t’ai écrit. Depuis, les choses ont mal tourné comme je le prédisais. Mais c’est sûr que je ne me tiens pas à carreau. Je suis trop indiscipliné, même dans la marine. J’ai volé mes camarades d’infanterie. Du coup, je suis actuellement interné dans le Fort Napoléon, à Saintes.

 

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Lettre du chef de la division des enfants assistés – février 1885

fort-napoleon01

entête d’une lettre de l’assistance publique, en date du 2 février 1885

Oui, je sais, toi lecteur, ce fort te paraît un endroit magique avec une vue imprenable sur Terre de Haut, mais détrompe-toi. Pour moi à l’époque c’était très dur.

fort-napoelon

extrait d’une photo issue du site http://www.les-saintes.com

Une prison, c’est une prison…

Tu sais pourquoi ce fort porte le nom de Napoléon ? Tu te souviens de Louis Napoléon Bonaparte qui a visité en 1852 la colonie du Val d’Yèvre où j’ai été incarcéré. Il était alors président de la IIème république. Il est devenu empereur, à la fin de l’année 1852, et est devenu Napoléon III. Le fort porte son nom. Mais, tu parles, il n’est jamais venu ici !

fort-napoleon-schema

Et bien moi, j’y suis incarcéré. On dirait que j’ai pris un abonnement aux prisons: après Montluçon, puis la colonie du Val d’Yèvre, je me retrouve ici.

Mais pourquoi tu me regardes encore bizarrement, toi, ma rédactrice du XXIème Siècle ? Pourquoi le mot prison te fait réagir ?

Tu sais quand je vais sortir d’ici ? Dis-le moi si tu sais, car j’en ai marre d’être enfermé. Et la prison, ça ne me guérit pas de ma rage… Jamais, jamais tu m’entends je ne trouverai la paix. La vie est trop injuste pour que je puisse me calmer.

A demain, rédactrice

A demain, lecteur

Victor

M comme Militaire dans la Marine

Victor Gustave Hardoin
Soldat au 4ème régiment d’infanterie
15ème escouade
44ème compagnie
Cayenne (Guyane française)

Le 26 avril 1883

Cher généalogiste,

Voilà, depuis l’an dernier je suis majeur, je suis parti pour les colonies et me voilà rendu depuis maintenant trois ans à Cayenne (ma rédactrice me regarde encore de travers quand je prononce ce mot de Cayenne, que lui passe-t-il par la tête ? ). Mais, je suis encore dépendant de l’assistance publique parce que je n’ai toujours pas réussi à récupérer mon argent. Je suis trop loin !

Apparemment, Monsieur Bouzigues, de l’agence de Monfort, essaie de me faire parvenir mon argent en vain. Donc mon argent est bloqué sur un compte.

lettre-cayenne.png

Lettre du Ministère de la Marine et des colonies  en date du 8 juin 1883

En tous cas, je me suis engagé comme soldat, et j’ai été déclaré bon au service. Enfin un endroit où on me déclare bon à quelque chose.

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Registre matricule n°1671 du bureau de Montluçon (classe 1881)

maticule-clermont-2.png

Déclaré bon, engagé volontaire

Cela me change de mes placements chez des patrons qui disaient que j’étais un fainéant et un bon à rien. Même si la discipline est dure, ici, ça me plaît mieux.

Enfin une période un peu plus positive dans ma vie. Mais je suis sûr que ça ne va pas durer. Ma rédactrice ne me paraît pas très enthousiaste de me voir séjourner ici à Cayenne… Cela me fait un peu peur à vrai dire.

Je te dis à demain, cher généalogiste…

Victor


Victor Hardoin aura la particularité d’être inscrit sur les registres matricules de la Seine sous le numéro 2506 en 1895.

matricule-paris

Registre matricule n°2506 du 2ème bureau de la liste principale, dans le XV° arrondissement de Paris

 

 

L comme Lettres

Victor Gustave Hardoin
Soldat au 4ème régiment d’infanterie
15ème escouade
44ème compagnie
Toulon-sur-mer, Var

Le 19 juin 1880

Cher lecteur,

Me voilà soldat. J’ai accompli ce que je voulais. M’engager. Dans l’armée marine. Je suis soldat à Toulon pour l’instant, mais on va bientôt partir pour les colonies, pour la Guyane. J’ai hâte. On part le 2 juillet. (C’est étrange la manière dont a réagi ma rédactrice quand j’ai parlé de la Guyane… Pourquoi fait-elle cette tête d’enterrement ? Au contraire, moi, je suis ravi de partir.) Passons… Je pars dans trois semaines mais, du coup, il faut que je m’achète tout le nécessaire pour partir. Pour l’instant je suis obligé d’emprunter et cela n’est pas bien vu ici depuis mon arrivée. J’ai de l’argent bloqué à Montluçon. Alors, je viens de demander à un collègue d’écrire une lettre pour moi au directeur de l’assistance, pour que je puisse récupérer 17 francs qui se trouvent sur mon compte à la caisse d’épargne. J’en ai vraiment besoin avant de partir.

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Lettre de Victor Hardoin, certainement rédigé par un autre soldat, en date du 19 juin 1880

Vais-je récupérer mon argent avant de partir ?

Votre dévoué

Victor


 

Victor Hardoin ne récupèrera pas l’argent avant de partir. De nombreux courriers, présents dans son dossier de placement aux archives de Paris, en attesteront. Le 2 mai 1883, M. Bouzigues, responsable de l’agence de Montfort, fait parvenir cet argent à Madame Ferreau, surveillante des convois de nourrice de l’agence de Montfort afin que l’argent de Victor soit placé sur son compte épargne le 10 du même mois.

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extrait de la lettre de M. Bouzigues en date du 2 mai 1883

Le 12 mai 1883, le directeur de l’assistance publique s’enquiert auprès du ministre de la Marine pour savoir où se trouve Victor Hardoin:

« Pour ce motif, j’ai l’honneur de vous prier de me faire savoir si ce jeune homme qui a été incorporé le 7 juin 1880 au 4ème régiment d’infanterie de marine (33ème compagnie) puis envoyé à la Guyane était existant à l’époque de l’arrivée du dernier paquebot et s’il est encore en garnison à Guyane. »

Ce en quoi lui répond le contre-amiral du ministère de la Marine:

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Lettre du 8 juin 1883, par le contre-amiral du ministère de la Marine et des colonies

Le 3 juillet 1883, l’argent de Victor Hardoin se trouve sur un fond de dépôt, prêt à être récupéré…

18830703-ardouin-victor_fonds-depot

Lettre indiquant que la somme de 31,39 francs est disponible pour Victor

Mais Victor va attendre encore quelques années, puisqu’en 1889, il n’a toujours pas récupéré son argent. Il va enfin prendre sa plume pour réclamer lui-même son argent. Voici la précieuse lettre et l’enveloppe retrouvées aux archives de Paris avec son écriture et sa signature (un document qui nous rapproche au plus près de Victor):

1889-enveloppe

18890612-lettre-ardouin

Lettre manuscrite de Victor, en date du 12 juin 1889

A ce moment-là, Victor se trouve à Paris.

Qu’est-il devenu entre 1880 et 1889 ? Pendant 9 ans, qu’a-t-il fait pour ne pas être en capacité de récupérer son argent, 31,39 francs (certainement environ une centaine d’euros de nos jours) ?

Vous le saurez à la lettre suivante…

A demain…

K comme Kilomètres

Victor Gustave Hardoin
Dépôt de l’assistance publique
Montluçon

Le 17 mai 1880

Cher lecteur,

Tu me lis toujours ? Tu t’intéresses à moi ? Cela me fait plaisir, parce qu’ici à Montluçon, personne ne se soucie de moi. En tous cas, je n’en ai pas l’impression. Je pose trop de souci.

Monsieur Lévèque, le directeur des enfants assistés de Montluçon m’a ramené au dépôt de l’hospice, parce que j’avais volé mon patron, un meunier.

lettre-leveque03

Extrait n°3 de la lettre de Monsieur Lévèque en date du 16 mai 1880

Il est désespéré parce qu’il ne sait plus quoi faire de moi. Il me change constamment de placement parce que mes patrons se plaignent de moi. Ils disent que je suis un paresseux. C’est vrai que je ne fais pas grand chose. Mais ça ne m’intéresse pas de bosser pour eux. Oui, je vole, mais je n’ai pas de sous, je ne peux rien faire. Mon argent est bloqué par l’assistance publique.

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Extrait n°2 de la lettre de Monsieur Lévèque en date du 16 mai 1880

Tu sais, je t’avais dit que je réfléchissais à quoi faire de ma vie. Et bien, j’ai trouvé. C’est un copain colon qui m’a soufflé l’idée quand j’étais au Val d’Yèvre. Je vais faire comme lui. Je vais partir. Partir loin ! A des milliers de kilomètres. Oui, des milliers ! C’est ça la solution. Je n’en peux plus ici, j’étouffe.

Je vais m’engager dans l’armée. Précisément dans la marine. Prendre un bateau et partir d’ici. Voilà, je vais partir pour les colonies !

engagement-marine01

Extrait n°1 de la lettre de Monsieur Lévèque en date du 16 mai 1880

Soldat Victor Hardouin, ça le fait, non ?

Bien à toi.

Votre dévoué, Victor.